‘Caillebotte – Peindre les hommes’
Musée d’Orsay, Paris 8 October 2024–19 January 2025
J Paul Getty Museum, Los Angeles 25 February–25 May 2025
Art Institute of Chicago 29 June–5 October 2025.
Anne Gallou
A l’occasion de la commémoration du 130ème anniversaire de la mort du peintre Gustave Caillebotte (1848–1894) le Musée d’Orsay présente une approche thématique originale des œuvres de l’artiste avec l’exposition ‘Caillebotte, peindre les hommes’. L’intitulé est très clair, ce n’est pas une rétrospective mais une exposition qui va explorer l’intérêt de l’artiste pour les figures masculines. C’est une plongée ‘au masculin’ dans l’histoire de la troisième république française, dans le Paris urbain du baron Hausmann entre 1870 et 1890.
Grand mécène du groupe des impressionnistes, le collectionneur Gustave Caillebotte, a longtemps éclipsé le peintre. La reconnaissance de l’artiste a été lente car sa peinture, majoritairement restée dans sa famille et son entourage après sa mort, a ‘échappé’ aux historiens de l’Art. Redécouverte aux Etats-Unis, appréciée et exposée à Houston, puis New-York en 1976, ce n’est qu’en 1994 (100 ans après sa mort) qu’eut lieu la première grande rétrospective de son œuvre en France: ‘Nul n’est prophète en son pays.’ Cette exposition magistrale regroupe, sur dix salles, environ 140 œuvres dont 65 peintures, ainsi que des dessins, photos, costumes et accessoires de l’époque.
Gustave Caillebotte, peintre de la vie quotidienne observe le monde contemporain qui l’entoure et se fait le témoin de son temps en immortalisant les hommes de son siècle dans des intérieurs bourgeois, le long des rues de Paris et au fil de de l’eau. Il est né le 19 août 1848, l’année de la proclamation de la deuxième République. La famille de l’artiste est très fortunée grâce au travail de Martial Caillebotte, son père, qui a fait fortune en fournissant des draps et des couvertures à l’armée française. A sa mort en 1874, Martial lègue une fortune considérable à ses quatre fils, Gustave, René, Martial (Pl 1), Alfred (né de son premier mariage) et à son épouse Céleste.

1 Gustave, Martial et René Caillebotte, 1861, par Pierre Petit. Épreuve sur papier albuminé, 9.1 x 5.3 cm Collection particulière. Photo Caroline Coyner Photography
Cet héritage va leur permettre à tous de vivre dans l’aisance. Après des études de Droit, Gustave entre dans l’atelier du peintre Léon Bonnat puis s’inscrit aux Beaux-Arts. La peinture est l’une de ses passions et, disposant d’une belle fortune, il va pouvoir s’y adonner et commencer sa collection de tableaux impressionnistes. Il aide aussi financièrement ces artistes souvent dans la misère. Son frère cadet Martial se consacre à la musique et à la photographie et seul René, se complait dans l’oisiveté et choisit d’être rentier (ce qui ne lui portera pas chance puisqu’il décède à 22 ans dans ces circonstances très mystérieuses en 1876). Alfred, entré dans les Ordres, sera le curé le plus riche de Paris. Gustave Caillebotte et son plus jeune frère Martial sont très liés et partagent une autre passion: la philatélie. Leur impressionnante collection de timbres est actuellement visible au British Muséum.
L’exposition s’ouvre sur l’Autoportrait de Gustave huile sur toile (Pl 2) – peint en 1892 deux ans avant sa mort. Il est en costume de marin, a le visage marqué et ressemble fortement aux photos prisent par son frère Martial. Etrangement, Gustave se peint en marin et pas en bourgeois.

2 Portrait de l’artiste, vers 1892. Huile sur toile, 40.5 x 32. 5 cm. Collection Musée d’Orsay. Achat avec les fonds d’une donation anonyme canadienne, 1971. Photo GrandPalaisRmn (musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola
Puis sont regroupés plusieurs tableaux de famille avec notamment le tableau, acheté par le J Paul Getty Museum de Los Angeles, Jeune homme à sa fenêtre (1876, huile sur toile, 116 x 80 cm) sur lequel se dessine un homme de dos à contre-jour regardant vers la rue Miromesnil. Il se dégage de cette silhouette le sentiment d’assurance d’un jeune et riche rentier (il s’agit de son frère René). Avec Le déjeuner (huile sur toile, 52 x 75 cm) Caillebotte peint sa mère et son frère René partageant un repas servi par le valet de chambre, Jean Daurelle (qui sera deux fois le modèle de Caillebotte). L’artiste y dépeint un riche décor mais aussi un déjeuner à l’atmosphère sombre, froide et sévère, tel un instantané du quotidien des bourgeois de l’époque.
Outre sa famille et ses proches, l’artiste aime peindre les travailleurs urbains et l’on peut ici admirer les chefs-d’œuvres tels Les raboteurs de parquet et Les peintres en bâtiment accompagnés de leurs dessins préparatoires et esquisses. Cette présentation démontre que Caillebotte est un travailleur infatigable mais aussi un travailleur qui aime les laborieux. Veut-il s’échapper de son milieu social ou simplement attirer l’attention sur des métiers manuels difficiles?

3 Rue de Paris; temps de pluie, 1877. Huile sur toile, 212 x 276 cm. Chicago, The Art Institute of Chicago, Charles H. and Mary F. S. Worcester Collection, 1964.336

4 Étude pour Rue de Paris; temps de pluie : homme sous un parapluie, vu de profil gauche, et homme sous un parapluie allumant sa pipe, vers 1877. Crayon sur papier, 46 x 29 cm. Collection particulière. Photo Caroline Coyner Photography
C’est alors que deux grandes salles présentent la vision de l’artiste de la ville moderne avec de spectaculaires et ambitieuses compositions de vues urbaines. Bien entendu s’y trouve le plus grand tableau peint par l’artiste Rue de Paris; temps de pluie venu tout droit de Chicago (Pl 3, Pl 4), ainsi que de nombreux portraits d’hommes accoudés aux balcons de bâtiments haussmanniens. Tous les modèles sont représentés dans des attitudes méditatives ou mélancoliques laissant deviner un sentiment lourd d’isolement. Plus loin, de nombreux portraits de célibataires, amis de l’artiste sont regroupés dans une grande salle où tous les modèles sont habillés en noir. L’ambiance de cette salle est assez lugubre, sombre et presque inamicale, s’il n’y avait la très réaliste Partie de Bézigue (1881, huile sur toile, 1253 x 165.6 cm) nous faisant pénétrer dans l’intimité familiale et amicale de l’artiste.

5 Nu au divan, vers 1880. Huile sur toile, 129.5 x 195.6 cm. Minneapolis Institute of Art, The John R. Van Derlip Fund, 67.67
Sont également exposés dans une petite salle trois tableaux de nus, peu connus: une femme sur un divan (Pl 5) et deux hommes à leur toilette. Dans L’homme au bain (Pl 6) Caillebotte peint un homme de dos dans l’intimité d’une salle de bain fermée par un rideau; dans cette mise en scène, le visiteur devient ‘voyeur’.

6 Homme au bain, 1884. Huile sur toile, 144.8 x 114.3 cm. Boston Museum of Fine Arts
Enfin revient la lumière! Adieu les costumes noirs et la grisaille de Paris, bonjour les costumes de bain, les journées de canotage, d’aviron et de voile, vive le jardinage! Caillebotte excelle dans la représentation de ses passions qu’il pratique avec son frère dans sa propriété du Petit-Gennevilliers en bordure de Seine.
La fin de parcours de l’exposition est lumineuse. La visite s’achève avec d’éblouissantes peintures de jardin, potager, canotage sur l’Yerres, régates à Argenteuil. Cependant, le 21 février 1894, Gustave, victime d’une congestion cérébrale, décède à l’âge précoce de 45 ans. Son testament est prêt depuis longtemps; son frère Martial et Renoir se chargeront de persuader le gouvernement d’accepter le legs de sa collection de tableaux, dans lequel par modestie ou par fierté il n’aura inclus aucune de ses œuvres, mais seulement celles de ses amis impressionnistes. Toutefois, Renoir inclura à la collection, désormais de l’Etat, Les raboteurs de parquets.
Gustave Caillebotte, ‘bonne fée’ des impressionnistes aura eu une vie courte mais vécue intensément jusqu’à ses derniers instants.