‘Leonora Carrington’
Musée du Luxembourg, Paris, 18 February–19 July 2026
Anne Gallou
Leonora Carrington (1917–2011), artiste et écrivaine surréaliste anglaise, fait l’objet d’une exposition solo d’envergure au musée du Luxembourg à Paris, coorganisée par les institutions françaises et italiennes GrandPalaisRmn et Mondostore. Riche de 126 œuvres, cette exposition se présente comme un voyage sur les traces de l’artiste anglaise, douée, excentrique et visionnaire; un voyage chronologique en même temps que thématique qui se visite en six salles.
Carrington, nait le 6 avril 1917 à Clayton-Woods, dans le comté anglais du Lancashire. Son père Harold Wylde Carrington est un riche industriel du textile. D’un caractère rebelle et rétif aux codes de la bonne société, la jeune aristocrate ne se plie pas à la rigueur des différentes pensions catholiques où ses parents l’inscrivent. Elle se fait d’ailleurs systématiquement renvoyer des établissements, affolant souvent les nonnes avec ses façons d’écrire à l’envers, de peindre avec ses deux mains et de dire à tout va qu’elle est un animal femelle.
Très jeune elle est bercée par les contes celtiques racontés par sa mère, sa grand-mère et sa nourrice, toutes trois irlandaises. Ces récits, sa passion pour la mythologie et ses lectures victoriennes vont influencer ses premières œuvres. La série Sisters of the Moon présentée dans la première salle de l’exposition met en scène des figures féminines légendaires telles ‘Juliette’, ‘Iris’, ‘Diana’ (Pl 1), femmes de pouvoir aux cheveux longs, énigmatiques accompagnées de créatures grimaçantes, fantastiques et imaginaires.

The illustrations are of works by Leonora Carrington (1917–2011)
1 Sisters of the Moon, Diana, 1932. Watercolour, graphite and ink on paper, 26.5 x 18 cm.
Private collection. © 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris
Elle a une passion pour les animaux et notamment les chevaux, qui feront partie de ses œuvres tout au long de sa vie. C’est à Florence, au pensionnat de Miss Penrose, qu’elle peint ces aquarelles à l’âge de 15 ans.
En 1936, les surréalistes exposent en Grande-Bretagne. A l’été 1937, Leonora, jeune femme libre et très curieuse des peintures surréalistes, visite l’exposition londonienne où elle rencontre Max Ernst (1891–1976). C’est un coup de foudre réciproque qui va changer le cours de sa vie. Leur grande différence d’âge (elle a vingt ans et lui quarante-six) n’aura pas d’incidence sur l’intensité de leur passion et, contre l’avis de sa famille, elle suit Max Ernst à Paris. En France ils fréquentent les cercles surréalistes et la deuxième salle expose de nombreuses photos de cette époque avec, bien sûr Max Ernst mais aussi Léonor Fini, Paul et Nush Eluard, Roland Penrose, Man Ray… principalement photographiés par… Lee Miller. Visiter cette exposition c’est aussi croiser une partie de la scène artistique d’avant la seconde guerre mondiale.
A l’été 1938, le couple part vivre à Saint-Martin-d’Ardèche dans le sud de la France dans une maison qu’ils achètent grâce à l’aide financière de la mère de Leonora. Ils y mènent une vie fusionnelle entièrement liée à la création. Leonora peint meubles, portes et fenêtres, Max décore l’extérieur avec ses sculptures. Ainsi, l’on peut voir dans la salle intitulée ‘La mariée du vent’ – surnom donné par Ernst à Carrington – une licorne rouge barbue avec un nez bossu, peinte à même le verre dans le cadre vert d’une fenêtre de la maison. La licorne est coiffée d’une crinière de feu sur un fond bleu azur. Des portes d’armoire peintes dans le courant de l’année 1938 ont été déplacées pour être exposées. Carrington réalise leur double-portrait, Autoportrait avec Max Ernst, huile sur toile 1938 (Pl 2) qui représente les deux artistes se faisant face sur un fond non terminé. Elle est de face regardant le spectateur dans une attitude de défi, la chevelure au vent devant un cheval fougueux et lui, dominant, énigmatique est enveloppé de plumes en référence à ‘L’oiseau loplop’, son alter-ego artistique.

2 Double Portrait (Self-Portrait with Max Ernst), 1938. Oil on canvas, 65.4 x 8.9 cm. Private collection.
© 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris © Courtesy Gallery Wendi Norris, San Francisco
Cette peinture ne sera jamais achevée car l’Allemagne et la France entrent en guerre et la parenthèse enchantée s’arrête brutalement. Max Ernst, allemand et antinazi, auteur d’une œuvre jugée immorale est emprisonné à deux reprises, mais peut s’enfuir aux Etats-Unis avec d’autres artistes liés à ‘l’art dégénéré’. Leonora, très fragilisée, déprimée par la situation et en danger, fuit en Espagne. A Madrid, elle est victime d’un viol collectif par des soldats franquistes et sombre dans un délire aigu. Ses parents la font interner dans une clinique psychiatrique à Santander où elle est soumise à un régime médical violent. Echappée de cet enfer psychiatrique, elle retrouve Renato Leduc, diplomate mexicain, qu’elle épouse au consulat britannique de Lisbonne, déjouant ainsi la surveillance paternelle. Ils rejoignent la communauté d’artistes exilés à New York puis s’installent à Mexico en 1942. 1943 sera l’année de leur séparation.
Cette période noire de sa vie, cet effondrement psychique (qu’elle racontera dans un livre, En bas, publié en 1945) sera paradoxalement fondateur. La joie du patinage, huile sur toile peinte en 1941 (Pl 3), exprime bien sa douleur mais aussi son désir de fuite. L’autoportrait symbolique Artes, 110, huile sur toile de 1944 (Pl 4), évoque sa renaissance après son internement et son arrivée à Mexico, ville qui deviendra sa résidence jusqu’à sa mort (à 94 ans).

3 Artes 110, 1944. Oil on canvas, 40.6 x 60.9 cm. Private collection.
© 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris © NSU Art Museum Fort Lauderdale

4 La joie de patinage (The joy of skating), 1941. Oil on canvas, 45.7 x 60.9 cm. Collection Pérez Simón
© 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris © Collection Pérez Simón / courtesy Christie’s, New York
Au Mexique, Leonora se lie d’amitié avec Remedios Varo (1908–1963), peintre surréaliste espagnole, elle aussi émigrée. Elle recrée un groupe d’artistes, avec Benjamin Péret, Luis Bunuel… et le photographe hongrois Emerico ‘Chiki’ Weisz, qu’elle épouse. Des photos de son mariage, de ses amis et des journaux d’époque sont exposés.
Les tentations de Saint Antoine, tableau qu’elle peint en 1945 (Pl 5), est digne d’un labyrinthe intellectuel. Il présente un ermite patriarche régnant sur son domaine enchanté, entouré de personnages fantastiques à la Jérôme Bosch, où le monde symbolique des démons, sorcières, chaudron rouge et cochon fidèle occupent le devant de la scène.

5 The Temptations of St Anthony, 1945. Oil on canvas, 121 x 91 cm. Private collection
Puis elle expérimente la technique médiévale de la tempera à l’œuf apprise à Florence et peint le Portrait du docteur Urbano Barnés, tempera sur panneau. Comme les autres, ce tableau ressemble à une énigme (Pl 6).

6 Portrait of Dr Urbano Barnés, 1946. Oil on canvas, 57 x 49.5 cm. Private collection.
© 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris © GrandPalaisRmnEditions
Un homme en tunique bicolore tient entre ses mains un poulet bleu, au loin croise un bateau à tête de cerf et au premier plan se trouve un œuf translucide avec des visages et des oiseaux. Sa période de maternité est très fertile artistiquement. L’homme est Urbano Barnés, le médecin exilé qui l’a assisté pour la naissance de ses deux fils, Pablo et Gabriel.
Leonora Carrington va alors entrer dans une période de créativité intense et explorer de nouveaux territoires. Elle aborde les rives du spiritisme, du tarot, des sciences occultes et des religions. Le voyage parisien se termine avec ses recettes de cuisine alchimiques, tableaux qu’elle ‘concocte’ selon son mécène Edward James: Nourrir une table, huile sur toile, 1959, et La cuisine aromatique de grand-mère Moorhead (1975), qui rend hommage à sa grand-mère. Leonora est féministe mais elle considère le foyer, en particulier la cuisine, comme un territoire de création et d’expérimentation. C’est un espace où les femmes peuvent retrouver leur pouvoir grâce à l’alchimie, la magie et la sorcellerie.
Cette très riche exposition reflète le chemin spirituel de l’artiste à travers des tableaux visionnaires présentant des créatures mi-animales, mi-humaines, mélangeant les mythes de différentes cultures, mêlant toutes les religions, fondant son art sur le magique, le mystique, l’onirique et le mystérieux. Participez à ce voyage fantastique à travers les continents, venez résoudre les énigmes et décrypter les messages de Leonora Carrington. A voir absolument!