‘De Greco à Velázquez: Splendeurs du Baroque.
Peintures de la Hispanic Society of America’

 

Musée Jacquemart André, Paris 26 March–2 August

 

 

 

 

 

Anne Gallou

 

 

La Hispanic Society of America basée à New York et fondée en 1904 par le philanthrope américain Archer Milton Huntington (1870–1955) abrite une très riche collection d’œuvres espagnoles (environ 18.000 peintures et objets d’art). L’institution muséale qui poursuit sa rénovation en 2026, a dû fermer des salles de peintures anciennes et a ainsi permis au Musée Jacquemart-André de faire venir en France 45 œuvres du siècle d’or espagnol. Peu connues du public français, ces œuvres choisies sont exposées du 26 mars au 2 août 2026 au 158 Boulevard Hausmann à Paris.

Cette exposition de peinture couvre la fin du XVIème siècle et la totalité du XVIIème siècle en Espagne, période qui débute sous le règne de Philippe II (1527–1598) fils ainé de Charles Quint (1500–1558). De fait, Philippe II, enrichi par les ressources considérables venues des mines d’argent du Mexique et du Pérou, lance un vaste programme architectural: le palais-mausolée-monastère de l’Escorial. Cette ambitieuse entreprise tant artistique que militante (sépulture pour son père mais aussi réponse au schisme protestant se développant aux Pays-Bas, alors province espagnole) débuta en 1563 à la fin du concile de Trente. Le développement de l’activité artistique perdura sous Philippe IV (1605–1665) pour se terminer à la mort de Charles II (1661–1700) le dernier Habsbourg d’Espagne.

La visite débute par une œuvre de Sebastian Muñoz (1654–1690), Les funérailles de Maria Luisa d’Orléans (1689–1690) qui présente dans un clair-obscur dramatique la femme de Charles II sur son lit de mort entourée de religieux. Cette allégorie représente de façon théâtrale le corps sans vie de Marie-Louise d’Orléans, nièce de Louis XIV, première femme de Charles II, et glorifie l’art baroque tout en rappelant les liens étroits entre la France et l’Espagne. Ce tableau donne le ton de l’exposition car le visiteur se trouve devant une œuvre éloquente du baroque hispanique.

 

 

1 Philip IV of Spain by Juan Carreño de Miranda (1614–1685), c1645–1650. Oil on canvas, 127 x 99 cm. The Hispanic Society of America, A62. Photo courtesy of The Hispanic Society of America, New York

 

 

Puis se succèdent des portraits à l’austérité solennelle, peu idéalisés tel le portrait de l’administrateur de Philippe IV réalisé par Juan Carreño de Miranda (Pl 1), tableau qui est aussi un archétype de la peinture baroque peint avec un grand rideau pourpre pour fond, des encriers, un cartel et un costume noir somptueux mais austère. Parmi les nombreuses règles strictes de l’étiquette de la cour des Habsbourg, le noir était imposé par le roi.

Luis de Morales (surnommé ‘El divino’ en Espagne en raison de l’intense piété de ses tableaux) a su répondre aux codes formulés par le concile de Trente notamment avec l’huile sur panneau– Ecce Homo (Pl 2) qui dépeint le Christ pâle, chétif et maltraité montré par Ponce Pilate.

 

 

2 Ecce Homo by Luis de Morales (c1510–1586), c1565-1570. Oil on canvas, 75 x 57 cm.
The Hispanic Society of America, A79. Photo courtesy of The Hispanic Society of America, New York

 

 

Il se fond également dans la contre-réforme espagnole, avec son œuvre fascinante La vierge au fuseau (1566–1570) qui montre la vierge triste regardant son enfant jouer avec son dévidoir et son fuseau; le dévidoir est en forme de croix renversée, laissant présager la fin du Christ. De même pour le Greco (Doménikos Théotokopoulos, 1541–1614) et Saint Luc (vers 1570) qui présente l’évangéliste Luc avec un gros livre et un stylet, et sa tunique d’un vert caractéristique du peintre. Dans la même salle un tableau, presque naïf, d’un peintre anonyme, huile sur panneau vers 1581–1584, représente le roi d’Espagne Philippe II et ses trois enfants. Le jeune Philippe III qui semble avoir trois ou quatre ans est tenu en laisse par ses sœurs… pour l’aider à marcher? Cette présentation est assez émouvante quand on connait la triste fin du règne des Habsbourg espagnols, famille anéantie par la consanguinité.

Un autre foyer pictural de l’Espagne baroque, s’offre alors au visiteur, des tableaux brillants et féériques jamais (ou très peu) vus en France: la peinture des Amériques. Il s’agit d’un style baroque très particulier né dans les colonies espagnoles du Nouveau Monde qui avaient intégré le christianisme. Notamment l’extraordinaire tableau de Nicolas de Correa (vers 1660–1720) Les noces de cana, incrustée de morceaux de nacre et de coquillages originaires sans doute du lac Titicaca, rendant sa surface scintillante et chatoyante. Appelés ‘enconchados’ ces incrustations donnent un effet éblouissant (certains diront ‘kitsch’) aux tableaux. De même, La présentation au Temple (1725–1800), huile sur toile au large cadre décoré de nacre et La fuite en Egypte de l’école de Cuzco sont resplendissantes.

Mais au-delà de toutes ces splendeurs plusieurs tableaux de l’artiste le plus emblématique de l’âge d’or du baroque espagnol, Diego Velázquez (1599–1660), sont exposés en fin de parcours. Une particularité toutefois avec le portrait de son esclave affranchi Juan de Pareja (1649–1650, huile sur toile 81.3 x 69.9 cm qui, longtemps attribué à Velázquez, a récemment été identifié comme une copie peinte par Martinez Del Mazo (un aide du maître devenu peintre); copie qui aura fait illusion pendant 350 ans.

Dans cette même salle, le portrait de Donna Olimpia Maidalchini Pamphilj (1650), peint cette fois par Velázquez lors de son deuxième voyage à Rome en 1649–1650, présente la belle-sœur (et peut-être la maitresse) du pape Innocent X. Ce tableau, redécouvert en 2017, a longtemps fait partie des œuvres perdues de Velázquez et restitue de façon réelle le visage austère et la forte personnalité de celle qui fut l’une des femmes les plus puissante de Rome. Elle était appelée ‘la papesse’ et avait beaucoup d’ascendant sur son beau-frère. Grande mécène, elle mit également son autorité au service de la cause féminine.

 

 

3 Portrait de jeune fille by Diego Rodríguez de Silva y Velázquez (1599–1660), c1638–1642. Oil on canvas, 51.5 x 41 cm.
The Hispanic Society of America, A108. Photo courtesy of The Hispanic Society of America, New York

 

 

Puis le Portrait de jeune fille (Pl 3) dont les spécialistes peinent à identifier le personnage (petite-fille de Velázquez?). L’enfant regarde le visiteur avec de grands yeux calmes et étonnés, tout l’art du peintre s’est concentré sur son regard magnétique et hypnotique, le reste du tableau semble inachevé.

Difficile de décrire l’ensemble de cette exposition où se côtoient également des œuvres de Francisco de Zurbaran (1598–1664), jusqu’à une copie du Portrait de Don Antonio dit ‘El Inglés’ de John Singer Sargent.

On en ressort toutefois un peu amer, en sachant que l’histoire du siècle d’or, commencé à l’Escorial s’est terminée avec la mort de Charles II, roi faible et maladif qui faillit à la seule tâche dont on ne pardonne pas l’échec à un monarque : fournir un héritier.

A sa mort s’ouvre la guerre de succession d’Espagne qui voit monter sur le trône Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Les bourbons remplacent donc les Habsbourg au moment où la France domine l’Europe culturellement et politiquement.

 

 

 

 

 

Subscribe