‘De Naples à Chantilly

Les collections de la reine Caroline Murat’

 

Château de Chantilly, 6 June–4 October

 

 

 

 

 

Anne Gallou

 

 

 

Joyaux du patrimoine français, le musée Condé situé dans le Château de Chantilly au Nord de Paris, a appartenu au dernier prince de Condé (branche cadette des Bourbons) puis, par héritage, en 1830, au duc d’Aumale, 5ème fils du dernier roi des Français Louis-Philippe (1773–1850). Le duc d’Aumale (1822–1897), homme raffiné, collectionneur d’art, épris de culture, a entretenu, restauré et embelli le domaine pour en faire le joyau architectural, artistique, culturel et paysager que l’on connaît aujourd’hui. Sans descendance directe, il a légué ses biens après sa mort, à l’Institut de France avec des clauses testamentaires interdisant tout prêt à l’extérieur des murs du château/musée.

L’exposition ‘Les collections de la reine Caroline Murat’, met en avant pour la première fois l’ensemble de la collection de la reine de Naples (1808–1815, Pl 1), épouse de Joachim Murat (1767–1815), roi de Naples.

 

A person in a long black dress Description automatically generated

 

1 Portrait of Caroline Murat full-length by Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780–1867), 1814–1815. Oil on canvas, 92 x 60 cm. Private collection, USA. Rights reserved

 

 

Or, une grande partie de cette collection était déjà dans les murs et les réserves du musée Condé, pourquoi et comment ces œuvres sont-elles arrivées à Chantilly? Quel lien y a-t-il entre le Duc d’Aumale et Caroline Murat, née Bonaparte, petite sœur de Napoléon 1er.

La première salle de l’exposition apporte les réponses à ces questions. En effet, y est exposé le portrait de Marie-Caroline de Bourbon-Siciles (par Johann Peter Krafft), fille unique de Léopold de Bourbon-Siciles, prince de Salerne (1790-1851), exilé en Sicile après l’arrivée sur le trône de Naples des époux Murat en 1808. Cousine germaine du Duc d’Aumale, Marie-Caroline se marie avec celui-ci en novembre 1844. Or en 1815 au moment de la chute du royaume de Naples, Caroline Murat avait dû laisser derrière elle une partie de sa collection, qui était alors passée dans la collection du Prince de Salerne revenu dans son royaume. Après la mort de ce dernier, sa veuve, criblée de dettes n’eut d’autre choix que de vendre la collection, que son gendre, le richissime Duc d’Aumale racheta. C’est ainsi qu’une partie des œuvres de la collection de Caroline Murat, a pu quitter Naples pour Chantilly et n’en plus repartir.

Cette première salle saisit le visiteur de plein fouet! Un portrait, Napoléon Bonaparte, Premier consul, peint par François Gérard (1804) y est présenté près du dernier chapeau connu de l’empereur Napoléon 1er (Pl 2).

 

A close-up of a hat Description automatically generated

 

2 Bicorn hat worn by Napoleon on St Helena. First quarter of 19th c. Felt, 48 x 64 x 48 cm.
Chantilly, musée Condé. GrandPalaisRmn-Domaine de Chantilly.
Photo Gabriel De Carvalho

 

 

Ce bicorne en feutre rigide, sobre, intact, arborant une cocarde et présentant des tâches de sueur de l’Empereur, fait partie des quatre chapeaux que celui-ci avait emportés dans son exil à Sainte-Hélène. Après la mort de Napoléon, ce couvre-chef n’atteindra jamais l’Aiglon, son héritier, mais passera de mains en mains pour être finalement stocké dans les réserves du musée Condé, d’où il vient de ressortir pour la première fois.

Dans cette même salle, deux immenses tableaux présentent le roi de Naples, Joachim Murat en costume de hussard peint par François Gérard ainsi qu’un portrait de Caroline Murat avec sa fille Letizia peint par Elizabeth Vigée Lebrun prêté par le Château de Versailles. Cependant, pour bien comprendre le contexte, arrêtons-nous rapidement sur le couple Murat à l’origine de cette collection toute particulière. Caroline Murat (née Maria-Annunziata Bonaparte à Ajaccio le 25 mars 1782) est la sœur cadette de Napoléon Bonaparte. De nature forte et indépendante elle tombe amoureuse de Joachim Murat, brillant et fougueux officier né le 25 mars 1767 à Labastide-Fortunière (renommé depuis Labastide-Murat, dans l’actuel département du Lot). Malgré les réticences de Bonaparte, qui espérait que sa sœur épouse un prince, Caroline et Joachim se marient en 1800 au château de Mortefontaine près de Chantilly. Joachim Murat, issu d’une famille modeste, est un homme ambitieux et énergique qui s’engage comme simple soldat dans les armées révolutionnaires, gravit les échelons grâce à l’abolition des privilèges, devient aide de camp de Bonaparte, puis Général de l’Empire puis… Roi de Naples en 1808 (Pl 3).

 

A painting of a person in a red and white coat Description automatically generated

 

3 Joachim Murat, King of Naples and the Two Sicilies by François Gérard (1770–1837), 1811–12. Oil on canvas mounted on panel, 243 x 163.5 cm. Private collection. Photo Studio Sebert

 

 

L’installation du couple à Naples est difficile pour Caroline qui a dû laisser tous ses biens mobiliers et immobiliers à Paris. Habituée à un cadre de vie raffiné, et repartant de rien, elle fait de grandes dépenses pour meubler, décorer et moderniser ses palais napolitains. L’un des fauteuils gondole du boudoir d’argent du palais de l’Elysée avec des accotoirs formant un cygne (siège destiné aux dames, les accotoirs formant un aigle étant réservés aux messieurs), prêté par le mobilier national, est ici exposé. Le couple Murat s’intéresse également au patrimoine et à l’archéologie et l’on peut admirer pour la première fois quatre délicats carrés de mosaïques venant très probablement de Pompéi, plusieurs petits marbres tel Satyre sur un mulet du 1er siècle et un autel funéraire en marbre que Caroline utilisait comme table de nuit. Une aquarelle de 1812, présentant la chambre à coucher d’apparat de la reine au palais royal de Naples laisse voir ces antiques ainsi que de grands tableaux de paysages.

En effet, ne pouvant avoir d’action politique (Murat la tenant volontairement à l’écart de toutes les affaires), elle se consacre aux arts et développe une passion pour les magnifiques paysages de la baie de Naples: les vedute. Elle veut vivre entourée des beautés de son royaume et pour cela fait venir à Naples de nombreux artistes. Le jeune peintre marinier autrichien, Joseph Rebell (1787–1828) a pour mission de peindre les côtes et les ports, Amalfi, Procida, Capri… Il devient le peintre par excellence du golfe de Naples au 19ème siècle avec Vue de Naples depuis Portici (1814), Le petit port de Granatello à Portici avec le Vésuve parmi une dizaine de ses paysages regroupés ici.

 

A painting of a landscape with cows and trees Description automatically generated

 

4 Panorama of Naples by Simon Denis (1755–1813), 1808. Oil on canvas, 256 x 375 cm.
Chantilly, musee Conde. GrandPalaisRmn-Domaine de Chantilly. Photo Mathieu Rabeau

 

 

Une toile monumentale peinte par le peintre flamand Simon Denis (1755–1813) Panorama de Naples (Pl 4) est exposée pour la première fois au public, sa restauration lui ayant redonné toute la puissance de sa lumière matinale. Le peintre français Louis Stanislas Dunouy (1757–1841) également peintre de vedute telle Vue de Capodimonte (1814), est plus connu comme peintre d’architecture et peint les ruines antiques de Pompéi, Herculanum ainsi que les bâtiments napolitains.

La ferveur de la reine de Naples est telle que sur les trois dernières années de son règne, les collections royales s’accroissent considérablement. Il faut dire que Joachim Murat s’intéresse lui aussi à la peinture. Lors d’un passage à Rome il achète une toile à un jeune peintre français (La dormeuse de Naples, aujourd’hui disparue) et est commanditaire d’un des plus célèbres tableaux de nu actuel: La grande odalisque (restée au Louvre). L’artiste s’appelle Jean-Auguste-Dominique Ingres et devient le peintre attitré de Caroline. À Naples, il peint le portrait de la reine en pied Tableau de la reine de Naples (Pl 1), identifié en 1990, accroché à côté d’un petit tableau de 1814 intitulé Paolo et Francesca (Pl 5). Ingres exécute là l’une de ses premières scènes d’histoire, relevant du style troubadour très à la mode à la fin du règne napoléonien et très apprécié de la reine.

 

A painting of a person and person kissing Description automatically generated

 

5 Paolo et Francesca by Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1814.
Oil on canvas, 35. 3 cm x 28.4 cm. Chantilly, musee Condé. RMN Grand Palais -Domaine de Chantilly-Adrien Didierjean

 

 

Un immense tableau de François Gérard a également quitté le cœur de la galerie de peinture du Musée Condé pour rejoindre l’exposition: Les trois âges de François Gérard qui décrit l’enfance, la maturité et la vieillesse.

L’exposition touche à sa fin avec le Vésuve. Omniprésent dans les œuvres présentées, ce volcan calme, fumant, en éruption de jour comme de nuit, devient le sujet central des tableaux de Pierre-Jacques Volaire (1729–1799) – tel le dramatique et effrayant tableau Eruption du Vésuve de nuit. Surnommé le ‘fou du Vésuve’, ses œuvres qui décoraient les palais napolitains avant l’arrivée des Murat étaient très appréciées par Caroline qui les a gardées.

Après cette visite, un projet devient obsédant… aller à Naples, aller rechercher dans la cité actuelle l’histoire et les paysages qui ont passionné sa reine pendant la période napoléonienne. La passion est communicative et cette exposition fascinante vous entrainera dans une période historique où le patrimoine culturel de Naples était roi. A voir absolument!

 

 

 

 

 

‘Napoléon à Chantilly’
Cabinet des livres du musée Condé au château de Chantilly

 6 juin–4 octobre 2026

 

Anne Gallou

 

Une étonnante exposition intitulée ‘Napoléon à Chantilly’ se tient du 6 juin au 4 octobre 2026 au cabinet des livres du musée Condé à Chantilly. Le titre de cette exposition relève d’un paradoxe et suscite une vraie curiosité car Napoléon Bonaparte (1769–1821) ne s’est jamais déplacé au domaine de Chantilly. De plus, c’est lui qui a fait enlever le duc d’Enghien – fils unique du dernier prince de Condé, propriétaire historique du domaine de chantilly – et l’a fait fusiller dans les fossés du château de Vincennes en mars 1804. On peut alors s’étonner de trouver ici, tant de souvenirs de ‘l’Empereur/Usurpateur’, ainsi nommé par les membres de la famille de Bourbon-Condé. En faisant exécuter le dernier héritier mâle de cette famille, Napoléon en a éteint la lignée, mais a indirectement permis au duc d’Aumale (1822–1897), d’hériter du domaine de Chantilly. Epris d’art et de culture, passionné d’histoire militaire, le duc d’Aumale était aussi lié par son mariage à la famille de Marie-Louise d’Autriche, la deuxième femme de Napoléon Bonaparte. C’est donc ainsi que ce grand collectionneur a pris soin de garder dans ses collections, archives et objets de l’épopée napoléonienne. Ce sont ces éléments historiques, encore jamais exposés, qui sont regroupés dans les vitrines centrales du cabinet des livres pour notre plus grand plaisir.

Une carte d’état-major de l’Egypte d’après le cartographe Jean-Baptiste d’Anville, annotée par Napoléon et son aide de camp Duroc (1772–1813) témoigne de la campagne d’Egypte qui s’est déroulée de 1798 à 1801. Cette carte qui servait certainement à suivre l’avancée de l’armée et à planifier les batailles est très impressionnante, car elle matérialise vraiment ‘l’outil de travail de Napoléon’. Cette campagne d’Egypte, que l’on a tous étudié dans les livres d’histoire, se concrétise devant cette carte et l’on se rappelle alors que, malgré le fiasco militaire, cette campagne a permis (entre-autres succès scientifiques) de découvrir en 1799 la ‘Pierre de Rosette’, clé de déchiffrage des hiéroglyphes.

Dans les vitrines-comptoir, des archives décrivent l’état assez lamentable du domaine dans les années qui ont suivi la Révolution. En effet, pendant la période révolutionnaire, le domaine de Chantilly a été gravement pillé, détérioré et il n’en est resté que le petit château (le château actuel) et les grandes écuries. Les archives exposées nous informent que les grandes écuries ont d’abord été transformées en prison, puis, ont servi de cantonnement, pendant 15 ans, à un régiment de 500 dragons. Quant au petit château, son état est bien décrit par le tableau de Dunouy (1757–1841) Vue du petit château de Chantilly en ruines. Enfin, avant qu’il ne soit rendu à son propriétaire, Louis d’Orléans le dernier prince de Condé, en 1804, une partie du domaine a été donné en apanage à la fille de Joséphine, Hortense de Beauharnais.

Parlant de l’Impératrice Joséphine, un billet inédit et autographe de Napoléon Bonaparte, qui lui est adressé, est exposé. Ce petit clin-d’œil à la vie intime de Napoléon dit ceci : ‘Je t’écris, mon amie, après Diné. J’ai été accablé d’affaires aujourd’hui. Je suis bien aise de te voir à Paris. Je m’y rends pour t’y voir aussitôt. Adieu mon amie – Jeudi 8h.’. Il n’y a ni lieu, ni date, mais c’est attendrissant.

Une lettre du prince de Joinville (1818–1900), frère du duc d’Aumale, commandant de la frégate La Belle poule, est aussi exposée. Il informe son frère, en 1840, qu’il est chargé d’aller chercher le cercueil de l’Empereur à l’île de Sainte-Hélène et de le ramener en France, afin qu’il rejoigne sa dernière demeure aux Invalides à Paris. Cela semble ne pas lui convenir puisqu’il écrit: ‘Je voudrais bien être à ta place et avoir fait une jolie campagne au lieu de la vilaine corvée qu’on m’a mise sur le dos.’ Une gravure de décembre 1840 en fait son portrait à bord de la Belle-Poule.

Des objets de la vie quotidienne sont également présentés, tels les couverts de Napoléon, sans doute abandonnés sur un champ de bataille (Waterloo?) ainsi qu’un gobelet du maréchal Davoud et ses carnets. La liste de tous les officiers français ayant participé à la défaite de Waterloo est également présentée.

Les dernières vitrines font de nombreuses mentions au fils de Napoléon – François Joseph Charles Bonaparte (1811–1832), surnommé ‘l’Aiglon’. Mais, les cartons, miniatures et mèches de cheveux sont ici davantage des souvenirs de famille puisque la belle-mère du duc d’Aumale, était aussi la tante du fils de Napoléon.

Un moulage du masque mortuaire de Napoléon fait à Sainte-Hélène en 1821, juste après sa mort, ainsi qu’un curieux pistolet, terminent cette présentation des nombreux trésors napoléoniens de Chantilly. Ce pistolet de Napoléon reste toutefois un mystère car, selon les spécialistes de l’époque, il n’appartient à aucun type de pistolet existant… un prototype peut-être?

Pour certains, avoir tous ces objets ayant appartenus à Napoléon Bonaparte dans l’enceinte du domaine de Chantilly consiste à ‘faire entrer l’assassin chez sa victime’… Mais Louis-Philippe, dernier roi des Français et père du duc d’Aumale n’avait-il pas souhaité la réconciliation entre les idées révolutionnaires et les principes de la monarchie?

Lorsque vous visiterez le Musée Condé, avant le 4 octobre prochain, arrêtez-vous longuement au cabinet des livres et profitez de cette très précieuse collection où chaque détail a son importance. Elle est complémentaire à la grandiose ‘Collection de la reine Caroline Murat – De Naples à Chantilly’ (exposée au jeu de paume du 6 juin au 4 octobre 2026) et vous promet une plongée intime dans l’histoire napoléonienne à travers les livres, archives, estampes et objets inédits du duc d’Aumale.

 

 

 

 

 

 

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